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Jésus sortit avec ses disciples vers les villages de Césarée de Philippe. En chemin, il se mit à demander à ses disciples : Au dire des gens, qui suis-je ?  Ils lui dirent : Pour les uns, Jean le Baptiseur ; pour d’autres, Elie ; pour d’autres encore, l’un des prophètes.  Lui leur demandait : Et pour vous, qui suis-je ? Pierre lui dit : Toi, tu es le Christ.  Il les rabroua, pour qu’ils ne disent rien à personne à son sujet. Il commença alors à leur apprendre qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué et qu’il se relève trois jours après.  Il disait cela ouvertement. Alors Pierre le prit à part et se mit à le rabrouer. Mais lui se retourna, regarda ses disciples et rabroua Pierre : Va-t’en derrière moi, Satan ! lui dit-il. Tu ne penses pas comme Dieu, mais comme les humains.

lob 210121 1Marc 8, 27-33 (traduction Nouvelle Bible Segond)  

0. Accepterons-nous de rencontrer l’autre, non pas à partir de l’idée que nous nous faisons de lui, mais au travers de tout ce qui se révèle dans une histoire partagée avec lui ? Voilà le défi devant lequel nous place ce récit de l’évangile. Accepterons-nous de rencontrer l’autre, non pas à partir de l’idée que nous nous faisons de lui, mais au travers de tout ce qui se  révèle une histoire partagée avec lui  ?

1. Oui, ce récit nous place devant ce défi, lorsqu’il nous met aux prises avec un Jésus qui rabroue ses disciples en exigeant d’eux qu’ils ne disent rien à personne à son sujet. Rabrouer est un verbe qui exprime un ordre ferme, voir menaçant. Plusieurs fois dans l’évangile selon Marc, nous voyons Jésus réagir ainsi. La plupart des cas, cet ordre de se taire intervient quand il est question de son identité. Comme si à ce moment-là, Jésus voulait rappeler que ce n’est pas encore le moment du dévoilement; que ce n’est ni le lieu, ni la bonne manière de proclamer son identité. 

Cet ordre de silence souligne que tout ce qui se dit et se connaît de Jésus à ce moment-là, n’est pas l’essentiel de ce qu’il faut savoir de lui. Si à ce moment-là, on affirme connaître l’autre, alors on aura beau utiliser des termes justes et adéquats pour décrire son identité, il manquera toute l’épaisseur d’un vécu, grâce à qui on peut  découvrir un autre contenu aux mots utilisés. 

À ce moment-là, dire à Jésus  « tu es le christ », c’était le charger d’un titre connu qui véhiculait une multitude d’aspirations. À ce moment-là, se fixer à cette affirmation, c’était courir le risque de s’établir dans l’idée que l’on se fait du christ, et de ne pas considérer comme important le fait de cheminer avec Jésus, comme si tout ce qui pouvait arriver après ne pouvait pas faire évoluer la signification que l’on donne à ce mot « christ ».  

2. Dans ce récit, si Jésus rabroue Pierre, c’est justement parce que ce dernier s’est fixé dans une idée et qu’il ne faisait plus cas de toute l’histoire qui était en train de se vivre et qui n’était pas encore arrivée à maturité. 

Au lieu que Pierre laisse cette histoire évoluer, au lieu qu’il laisse Jésus révéler au cours de cette histoire ce qu’est un messie, il exige que Jésus soit conforme à l’idée que lui, Pierre,  dès à présent se fait du messie. Quand Jésus écorne l’image à ce moment-là bien établie d’un messie fort et triomphant, quand Jésus parle des souffrances que le Fils de l’homme devra endurer tout en  accomplissant sa vocation de messie, Pierre ne le supporte pas. 

Au lieu qu’il accepte, au contact de Jésus, de laisser évoluer la signification  qu’il donne au mot « christ », Pierre préfère plaquer sur Jésus ses représentations de ce que doit être un messie. C’est pourquoi il le prend à part pour  le recadrer. Pierre tient plus à l’idée qu’il s’est fait de ce que doit être un Christ qu’à ce qui est en train de se révéler dans sa relation avec Jésus. C’est la raison pour laquelle Jésus le rabroue. Car il cherche à lui faire entrevoir une autre manière d’aborder les choses. 

Il lui lance ce défi :  n’accepterais-tu pas plutôt  de rencontrer l’autre, non pas à partir de l’idée que tu te fais de lui, mais au travers de tout ce qui se révèle dans l’histoire de ta relation avec lui ? 

lob 210121 23. Pierre se fait rabrouer, certes. Mais comment ne pas le comprendre ? Comment lui jeter la pierre ? Nous aussi, ne nous arrive-t-il pas de tempêter contre ce prochain, ce collègue, ce conjoint, ce père, cette mère, ce frère, cette soeur, ce fils, cette fille qui se révèlent être autres que l’idée que nous nous faisions de ce que doit être un collègue, un conjoint, un père, une mère, un frère, une soeur, un fils, une fille ? 

Je crois que c’est une tendance très courante, celle d’avoir des idées en tête, pour ensuite attendre de la réalité des signes qui confirment ces idées. Je crois que c’est une tendance très courante d’avoir des représentations de ce que doit être un collègue, un conjoint, un père, une mère; pour ensuite évaluer tout ce qui survient dans l’histoire partagée avec ces personnes, à l’aune de nos représentations. 

Par rapport à cette tendance courante, quel défi nous lance ce passage de l’évangile ? Est-ce que ce récit nous demande d’éviter absolument d’avoir des idées en tête ? Est-ce qu’il nous pousse à  vider totalement notre esprit de toute représentation ? Je ne le crois pas. Le récit nous exhorte à developper une attitude plus nuancée. 

4. En effet, si nos idées sont bonnes, aborder notre relation avec l’autre en ayant ces idées en tête peut être tout à fait justifié. Car ces idées seront comme des repères qui vont m’aider  à m’orienter et me situer vis à vis de l’autre de manière adéquate. 

Je m’explique. En ayant en tête une juste représentation de ce que doit être un collègue, je serai en mesure de tisser une relation adéquate avec lui ou elle ; c’est à dire que, étant au clair, que notre relation doit être une relation entre collègue et non entre amis, je serai plus exigeant sur certains points et moins sur d’autres que je ne le serai avec un ami. Je serai plus exigeant pour ce qui est des compétences professionnelles, et moins exigeant en ce qui concerne la compatibilité des caractères. 

Quand cela est clair dans ma tête, alors je peux vivre une relation sereine avec mon collègue. Je travaille avec lui, en attendant pas qu’il devienne mon ami ; si une amitié naît entre nous, tant mieux, mais je ne vais pas travailler en attendant cela. D’avoir cela clairement en tête, cela peut alléger et assouplir les relations. 

Donc, si les représentations que nous avons en tête sont bonnes, nous pouvons nous engager dans la réalité en prenant appuis sur elles. Cependant, pour que cela fonctionne ainsi, il est important que nos représentations soient bonnes. C’est à dire que nous ayons pris le temps de les questionner, de les examiner, de les évaluer, de bien vérifier qu’elles soient fiables, adéquates, ajustées. 

La représentation que nous nous faisons de ce que doit être un collègue ou un ami n’est pas forcément à côté de la plaque. Cette idée qui m’habite est souvent le fruit de tout une histoire, une histoire faite de rencontres, de pratiques, d’expérience, de réflexion. Ainsi peu à peu, grâce à toute ces expériences et ces réflexions, je me suis forgé une représentation plus ou moins stable  et fiable de ce que doit être un collègue. 

Mais pour rester fiable et stable, cette représentation doit aussi rester ouverte aux nouvelles expériences et aux remises en question. Si ce n’est pas le cas, si elle se fige, si elle se ferme aux questions que posent de nouvelles expériences, alors cette représentation au lieu d’être stable deviendra rigide. 

Et plus elle deviendra rigide, plus elle se sentira dérangée, voir même menacée par les questions que posent les nouvelles situations. Du coup, au lieu de nous aider à bien nous orienter dans notre découverte de la réalité, ces représentations nous placeront dans une attitude défensive et méfiante. 

5. Dans notre récit de l’évangile de ce jour, c’est ce qui se passe avec Pierre. Quand Jésus lui partage une autre idée de ce que doit être un messie, Pierre se cabre. Il est sur la défensive. De stable, sa représentation devient rigide. 

Au lieu qu’elle prépare Pierre à mieux faire face au drame que va être la crucifixion, la représentation qui l’habite risque de le faire passer complètement à côté des vrais enjeux. La représentation qui l’habite risque d’aveugler son discernement et de briser totalement son espérance. Ailleurs, dans les récits évangéliques, quand la femme cananéenne tient tête à Jésus, il nous est raconté comment Jésus montre une capacité à faire évoluer ses propres représentations. Ce qu’il aurait très bien pu faire ici également face à Pierre, si ce dernier avait été habité par une idée bonne et juste du messie. Or si cette fois, Jésus lui tient tête, c’est, je crois, parce qu’il est convaincu que la représentation bonne du messie, celle qui est capable d’aborder de manière la plus adaptée la complexité de la réalité n’est pas du côté de Pierre.  

En restant installé dans son idée d’un messie fort et triomphant, Pierre risque de passer complètement à côté des vrais enjeux de la situation. Pour éviter cela, il y a besoin que l’idée que Pierre se fait du messie évolue et devienne bonne. En tenant ainsi tête à Pierre, Jésus révèle une dimension tout aussi importante de nos chemins de vie. 

Si par moment, il peut être bon de prendre appuis sur les idées et les représentations que nous nous sommes forgés pour aborder la réalité ; à d’autres moments, il est tout aussi nécessaire de laisser l’autre venir questionner nos idées, de  le laisser faire évoluer nos représentations, car c’est ainsi qu’elles deviendront des points d’appuis stables et fiables. 

C’est ce qui sous-tend me semble-t-il le rabrouement de Jésus. En tenant tête à Pierre, il lui dit en substance : au lieu de me charger d’un titre connu, au lieu de me faire entrer dans la définition que tu te fais du Christ, prends le temps de me rencontrer, et ainsi de découvrir peu à peu ce que cela signifie être christ. 

Prends le temps de rencontrer l’autre, non pas à partir de l’idée que tu te fais de lui, mais en acceptant de vivre avec lui toute une histoire. Au lieu de plaquer sur l’autre des définitions, prends le temps de découvrir le contenu de cette définition en vivant une histoire avec lui, et en accueillant tout ce que cette histoire révèle. 

6. C’est pour cette raison précise que l’évangile est une histoire, et non pas un traité philosophico-dogmatique. Dans un traité philosophico-dogmatique, on définit d’abord un contenu, puis ensuite on déroule la pensée. Avec le récit évangélique, il en va tout autrement. On présente une personne en disant voici quelqu’un qui est le christ. Mais ce faisant, l’évangile ne donne pas un contenu à ce titre. Il ne dit rien de plus que voici qqn qui est le Christ. 

Pour découvrir la signification profonde de ce titre, l’évangile nous dit simplement : écoute l’histoire que je vais te raconter, écoute-là jusqu’au bout ; et à la fin, tu auras tout les éléments pour comprendre le sens profond d’être Christ.  

À la manière dont les récits évangéliques sont construits, on comprend la chose suivante : il n’en va pas d’affirmer clairement une définition, puis ensuite de dérouler une histoire qui ne serait que l’illustration ou l’application de cette définition. 

Non, les évangiles fonctionnent autrement. Ils nous disent : si tu veux comprendre le sens profond d’être christ, si tu veux comprendre l’identité profonde de Jésus, écoute le récit, écoute le jusqu’au bout ; et observe ce qui dans cette histoire concrète se révèle peu à peu. 

Les évangiles ne nous racontent pas un récit qui coule et où tous les personnages sont déjà ce qu’ils sont dès le début. Au contraire dans chaque séquence d’événements, il se passe des choses qui peu à peu révèlent l’identité profonde de chacun, qui nous permettent de peu à peu vraiment découvrir qui ils sont. C’est pourquoi, il vaut la peine d’écouter le récit jusqu’au bout. 

lob 210121 37. En écoutant l’évangile jusqu’au bout, que découvrons-nous ? Au lieu d’interpréter la mort de Jésus comme un échec et un signe de faiblesse insupportable par rapport à l’idée que nous nous faisons d’un messie libérateur, la crucifixion nous révèle une idée de messie plus juste et stable.  

Jusqu’à ce qu’il meure, celui que certains appelaient « l’homme pour les autres » aurait pu se révéler n’être qu’un monstre d’ambition. 

Au pied de la croix, il nous est raconté que certains l’interpellaient en disant : « si tu es le messie, le roi d’israël, descends maintenant de la croix, et montre ainsi ta puissance. Toi qui en a sauvé tellement d’autres, utilise ta puissance pour te sauver toi-même. » 

Que se serait-il passé si à ce moment-là, il avait convoquer les légions de ses supporteurs pour qu’ils prennent d’assaut le  capitole de l’époque et qu’ainsi ils l’intronisent roi et lui sauvent sa peau  ?  Que se serait-il passé ? N’aurait-il pas trahi la signification profonde de ce que doit être un messie ? 

Au lieu de cela, au lieu de chercher à établir par tous les moyens son propre royaume, que l’homme pour les autres meure, cela ne révèle-il pas qu’il est bien l’homme pour les autres ? Par la manière dont Jésus a assumé sa crucifixion, il a révélé la cohérence entre ses paroles et ses actes, il n’est pas venu pour être servi, mais pour servir. 

Intégrer cet épisode bouscule l’idée que l’on se faisait du messie. Mais ce qui se révèle dans cet épisode permet à l’idée que l’on se fait du messie de se bonifier et de devenir plus stable. 

8. C’est pourquoi, en méditant les évangiles, nous réalisons que chaque épisode dans une histoire a son importance. Car dans chaque épisode quelque chose se révèle. 

Réaliser cela nous permet peu à peu de ne plus être sur la défensive, quand nous rencontrons un autre qui ne cadre pas avec l’idée que nous nous faisons de ce qu’il devait être. Car en nous apprenant la valeur d’une histoire partagée, l’évangile nous apprend à ne pas rester fixer dans le domaine des idées et des représentations, mais à habiter nos histoires relationnelles en étant attentif à tout ce qui s’y révèle. 

Oui, n’est-ce pas en étant attentif à tout ce qui se révèle dans nos histoires partagées, que peu à peu nos idées se bonifient, nos représentations deviennent plus stables et adéquates et que nous vivons avec l’autre une rencontre de qualité  ? 

Amen

Luc-Olivier Bosset, le 21 mars 2021 à Maurin.
Crédit images: 1: photo par Vale Zmeykov sur Unsplash; 2: photo par Anne Nygård sur Unsplash; 3: photo par Hans-Peter Gauster sur Unsplash.


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