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Lorsqu’en 1534 Luther achève la traduction de la Bible en allemand, cela fait près de vingt ans qu’il ambitionne d’en favoriser l’accès au plus grand nombre. Le moine de Wittenberg débute en 1517 par la traduction des Psaumes qui accompagne sa propre réflexion théologique, puis, à partir de l’original grec, entame en 1521 celle du Nouveau Testament depuis le château de la Wartburg où le prince-électeur de Saxe, acquis aux idées de la Réforme, le tient caché pour le soustraire au danger d’arrestation après sa condamnation par Rome et sa mise au ban de l’Empire à la diète de Worms.

etr2017Encouragé par ses premiers succès éditoriaux, le théologien saxon, aidé de Philippe Melanchthon et Matthaüs Aurogallus, de Caspar Cruciger et Justus Jonas, qu’il tient pour précieux « auxiliaires », travaille de 1523 à 1534 avec les meilleurs hellénistes et hébraïsants de son entourage à la traduction collégiale de la totalité des Écritures (y compris les apocryphes), qui ne cessa plus ensuite d’être révisée au gré des avancées exégétiques. Diffusée à plus de cinq cents mille exemplaires dans le Saint-Empire, la traduction de 1534 offrait au chrétien d’aller à la rencontre du récit biblique, et au peuple de s’approprier dans une langue entendue la Parole de Dieu en l’émancipant du magistère tout-puissant de l’Église qui en dictait l’interprétation.

Très tôt décidé à lutter contre ce qu’il tient pour une usurpation funeste, Luther prétendait restituer les Écritures aux fidèles dont, selon lui, le clergé romain les avait trop longtemps dépossédés, ce dont il s’ouvre en 1520 dans son Appel à la noblesse chrétienne au sein duquel il dénonce la prétention indue du clergé à être seul habilité à saisir le sens du texte scripturaire tandis que lui-même défend le principe d’intelligibilité des Écritures et les pense accessibles à quiconque a la foi. Désireux de briser ce monopole, Luther entend de surcroît offrir aux chrétiens, qu’il estime égarés par « maintes explications échevelées » des romanistes, un texte biblique expurgé des gloses parasitaires de l’exégèse médiévale. Si les Écritures se suffisent à elles-mêmes, il importe cependant, pense-t-il, de les débarrasser de la gangue scolastique afin d’en laisser éclater la puissance d’évocation et « l’annonce réconfortante », le « cri joyeux ». Dans sa Préface à l’édition du Nouveau Testament qu’il signe en 1522, le théologien s’explique : « L’Évangile n’est pas un code de lois, mais seulement une prédication sur les bienfaits du Christ ». Si le récit biblique est son propre interprète, il n’en reste pas moins utile de conduire le lecteur au plus près du message et de l’œuvre salvatrice du Christ, d’amener le chrétien à sa rencontre en l’engageant à lire la Promesse de manière libératrice, et à s’emparer de la Bonne nouvelle en s’affranchissant des interprétations aliénantes des hommes au risque de « faire du Christ un Moïse ». La traduction de la Bible sert ce vaste projet d’émancipation spirituelle qui repose sur l’appréhension idoine de l’œuvre rédemptrice du Christ.

L’entreprise suppose de mettre les Écritures à disposition des fidèles. Pour cela, Luther se fixe de recourir à un allemand usuel qui permette, écrit-il, de « circuler » au sein d’un texte fluide (« On laboure bien lorsque le champ a été nettoyé », explique-t-il dans son Épître sur l’art de traduire de 1530). Leur proximité est aussi affaire de langage. « Ce ne sont pas les lettres de la langue latine qu’il faut scruter [...­] mais [...] la mère dans sa maison, les enfants dans les rues, l’homme du commun sur le marché, et considérer leur bouche pour savoir comment ils parlent, afin de traduire d’après cela ; alors, ils comprennent et remarquent que l’on parle allemand avec eux ». Soucieux de proscrire toute expression obscure et incertaine, délaissant « l’allemand distingué et agréable », Luther a la conviction que la rencontre scripturaire présuppose l’usage de l’allemand courant : « Je dois laisser les lettres et chercher comment l’homme allemand dit ce que l’homme hébraïque exprime ». Tout en prenant soin de ne pas se détacher trop librement de la source, il n’hésite pas à adjoindre des mots pourvu que « la pensée du texte les porte en elle ». Sachant la « peine et [la] difficulté à venir jusqu’au Christ et à le saisir vraiment », le théologien de Wittenberg mobilise alors de son propre aveu « l’art linguistique » pour travailler à la concordance des cœurs. Traduire est pour lui l’ouverture d’un chemin, l’amorce d’un dialogue, la possibilité même d’une liberté de croire en toute connaissance de cause.

Chrystel Bernat, Professeur à l’Institut protestant de théologie – Faculté de Montpellier

Textes réformateurs inédits. Textes réunis et édités par Chrystel Bernat, numéro des Études théologiques et religieuses 92 (2017), 352 p.


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