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Lorsque nous avons parlé de cette conférence avec le pasteur Luc-Ollivier Bosset, il m’a  dit « j’aimerais que tu nous aides à réfléchir à la question suivante : « qu’est-ce qui fait que cet art et cette culture des Bushmen, qui est à mille lieues des nôtres, provoquent en nous tant d’émotions ? Pourquoi lorsqu’on voit ces fresques fantastiques on réagit de cette manière ? »

 

oeuvre moderne

Question difficile, mais j’ai envie de répondre : parce que l’art ou l’esthétique relèvent de l’Universel, de l’existentiel, voire du religieux. Oui, je sais ce n’est pas très politiquement correct au pays de la Séparation des Églises et de l’État de voir du religieux dans l’art, mais je maintiens et je m’explique.

Il y a d’abord un fait indéniable, culturel et historique qui lie l’art et le sacré : dans ces peintures bushmen sont représentées des génies, des chamans ou « sorciers » et, pour les scènes de chasse, l’on sait que des divinités étaient invoquées par bien des peuples pour que le gibier soit capturé si possible abondamment.

- Bien, me direz-vous, mais ceci, c’est chez les « sauvages », les « primitifs » ( je reviendrai sur ce terme ), c’est dans leur culture, pas la nôtre.

- Voire, vous répondrais-je ! Et nos églises, nos cathédrales, nos synagogues, un peu nos temples - les protestants ont une architecture « sacrée », disons, particulière ! -, ce n’est pas un alliage d’art et de sacré, de culturel et de religieux ?

- Certes, répliqueriez-vous, mais plus personne - ou presque - n’y va, la société est sécularisée, laïque, et bien des formes contemporaines d’art n’ont rien de religieux.

- Bien sûr. Sauf que c’est parfois ce que l’on pense le moins religieux qui l’est, en voici un exemple récent très médiatisé :

Vous avez peut-être entendu parler de la polémique autour de la sculpture en plastique appelée  tree  installée récemment place Vendôme à Paris. L’artiste américain Paul Mc Carthy, 69 ans, a été violemment agressé (par des « primitifs » ?). Il avait voulu s’en prendre à la société de consommation en représentant à sa façon, dérisoire et artistique, un arbre de Noël. Rien de religieux là-dedans. Mais d’après le journal Les Echos1, certains milieux, dont le « Printemps Français, un mouvement mêlant identitaires et traditionnalistes catholiques », y ont vu tout autre chose : certains un symbole sexuel menaçant la moralité publique, d’autres une atteinte à la religion ! En effet, certaines personnes ont protesté d’une bien étrange façon, je cite Les Echos : « un anonyme aurait contacté la FIAC (Foire Internationale d’Art Contemporain) par téléphone pour dénoncer le détournement du "symbole sacré de l’arbre de Noël" !! » On croit rêver : y a-t-il un symbole plus païen que l’arbre de Noël ? Non, mais la confusion, dans certains esprits, est telle qu’on en arrive, au-delà de la bêtise, à la violence.

Le sacré n’est donc pas forcément là où l’on croit, en tout cas pas dans l’arbre. En revanche, et c’est ainsi que je décrypte cette regrettable affaire, dès qu’un symbole sexuel ou supposé sexuel est présent, le religieux l’est aussi, car le sexe, nous le savons, est l’une des grandes questions des religions : il faut le canaliser, le maîtriser, le contrôler, le cacher par des rites. C’est bien cela qui a gêné certains milieux ultra : l’exposition publique et incontrôlée de ce qui - dans leur conception religieuse tordue doit resté enfoui, caché, hyper contrôlé.

Voilà qui nous a emmenés bien loin des bushmen, me direz-vous.

Et bien non, justement. Je reviens à mon propos : leur art nous interpelle car il éveille en nous une aspiration extrêmement profonde, viscérale, qui touche aux fondements de nos valeurs - mais, comme nous sommes des gens civilisés - nous ne réagissons pas par la violence. Il y a, dans l’expérience esthétique une double part : du culturel et du religieux. Un théologien contemporain, Paul Tillich (1886-1965) a fort bien exprimé cette idée :

Prenons une personne qu’ont profondément émue les mosaïques de Ravenne, les peintures de la Chapelle Sixtine, ou les portraits du dernier Rembrandt, et à qui on demande si son expérience a été religieuse ou culturelle. Ce lui serait difficile de répondre à une telle question. Il pourrait être convenable de dire que l’expérience en cause est culturelle en sa forme et religieuse en sa substance. Elle est culturelle parce qu’elle ne se rattache pas à un acte rituel spécifique ; mais elle est religieuse parce qu’elle touche à la question de l’absolu et des limites de l’existence humaine[2].

Ainsi lorsque je parle de culture, je me situe toujours à ces deux niveaux : l’un particulier, culture, la forme, pour Tillich, bushmen ou français ; l’autre universel, la substance, religieux pour Tillich qui est croyant, mais on pourrait tout aussi bien le qualifier d’existentiel pour des non-croyants, qui se rapporte à l’Humain dans ses expériences fondamentales : la vie ou la survie, la mort ; ce qui explique, au-delà de l’esthétique, qu’un art parfaitement éloigné de mon univers quotidien ait la capacité de m’émouvoir.

Il y a un autre facteur qui contribue à ce que nous réagissions - positivement ou négativement - à l’art bushmen, mais aussi à toute autre forme esthétique, je crois. C’est ce que j’ai appelé dans le titre « la plasticité » de la culture, ce qui l’incite à se mettre en scène.

fresque bushmenAu fond, on peut se demander à quoi et à qui peuvent bien servir ces représentations : est-ce de l’ordre du décoratif ? On s’ennuyait parfois par mauvais temps alors on s’occupe et on embellit son abri sous roche… Ou bien est-ce religieux : on représente la guerre et la chasse et on espère - avec des rites et des invocations - un franc succès pour ces opération ? Mais peut-être est-ce aussi pédagogique : il s’agit de montrer aux jeunes générations comment chasser, voler du bétail ou faire la guerre sans trop de pertes ?

Sans doute n’aurons-nous jamais de réponse définitive à ces questions. Mais il nous faut au minimum prendre acte que des hommes (peut-être aussi des femmes) ont délibérément choisi de mettre en scène leur culture[3], et d’un point de vue anthropologique, cela répond me semble-t-il a deux besoins que l’on peut qualifier tous deux d’identitaires, mais dans des sens différents.

Le premier besoin se rapporte à la sécurité, et ce n’est pas un hasard si les peintures bushmen se trouvent à l’abri : il s’agit de se rassurer soi-même, créer du sens à la vie communautaire, se rassembler autour d’une vision du monde, de pratiques, de techniques, de rites dans lesquels on peut se reconnaître, on peut se dire : « ça c’est nous ». Dit autrement, cela renforce et met en valeur « la tradition[4] ».

On peut faire le parallèle avec notre expérience personnelle. Je vois la garrigue et les vignes, mon village avec ses maisons presque identiques aux grandes portes cochères pour laisser passer les barriques, je fais la fête des vendanges, je joue un peu à la pétanque le dimanche en famille, ou comme les bushmen, mais avec des fusils, pas des flèches empoisonnées, je vais à la chasse, et je me dis : « ça c’est moi, c’est ma vie et je n’ai pas trop envie d’en changer ». Caricature ? Cliché ? Sans doute un peu, mais avouez que « ça marche », on s’y reconnaît. La preuve, c’est que quand on est ailleurs en vacances, à l’étranger, en Alsace ou en Suisse, et bien tout nous paraît étrange justement !

Ainsi, la culture a besoin de se mettre en scène pour des raisons internes : renforcer le lien social, créer un esprit de groupe, une entente communautaire. C’est une démarche identitaire, mais dans le bon sens, un sens positif.

Cependant la mise en scène de la culture répond aussi à un autre besoin, tourné vers l’extérieur, les autres, les autres cultures, communautés, sociétés, pays, etc. « Nous, on n’est pas comme ça ! », « Chez nous, on fait comme ça, et d’ailleurs on a toujours fait comme ça (et l’on peut, suivant les régions, conclure par peuchère / hopla / pardi)! ».

Regardez les représentations bushmen. J’ai choisi le relevé par Frédéric Christol[5], diplômé des Beaux-Arts et missionnaire protestant au Lesotho de 1884 à 1908, appelé « la fresque d’Hermon ». Voici ce qu’il en dit :

Je me rendis, non loin d'Hermon, dans une caverne ou abri sous roche qu'on m'avait signalé et où je trouvais une très intéressante peinture faite par des Bushmen, la plus complète peut-être qu’on puisse voir et que je copiais avec le plus grand soin en plusieurs séances. Cette copie fut communiquée à la Société de Géographie de Paris par le Dr Hamy, en 1884, et reproduite dans diverses publications. Elle représente des Bosjesmannen enlevant un troupeau de bœufs et poursuivis par des Matébélés[6] armés de zagaies; ceux-ci sont gigantesques tandis que les « petits hommes jaunes » sont minuscules, mais ils sont armés de leurs arcs, et munis « de flèches empoisonnées » qui les rendaient redoutables à tous leurs ennemis.

Autrement dit, si j’interprète ces propos de façon très personnelle en mettant à la place du peintre  : « On va vous montrer comment on vole un troupeau de vaches à ces affreux Matébélés, installés là où autrefois nous chassions, ils sont quatre fois plus grands que nous, soi-disant mieux armés, mais que peuvent-ils face à nos flèches empoisonnées ? Ils sont vêtus de pagnes, alors que nous sommes nus, mais ce sont de stupides éleveurs sédentaires, alors que nous sommes libres comme l’air ! ». Encore une fois, j’interprète et ces propos n’engagent que moi. Ce que je voudrais suggérer, c’est que dans cette mise en scène à l’avantage des Bushmen, les rôles semblent inversés : l’autre, le Matébélé, bien que civilisé car vêtu et sédentaire, est le grand perdant : malgré sa supposée supériorité, ses troupeaux sont perdus. Cette mise en scène montre ainsi la supériorité du « sauvage », du « primitif » qui se revendique comme tel devant le « civilisé » !

Il y a là un enseignement que l’anthropologie a très bien mis au jour : si l’on se considère toujours comme supérieurs à d’autres, les primitifs, on est toujours le primitif de quelqu’un. Claude Lévi-Strauss montre qu’en général, dans les sociétés « traditionnelles », on se désigne soi-même comme « les hommes » ou encore « les bons, les excellents, les complets » tandis que les gens des tribus voisines, on les appelle les « mauvais », les « méchants », les « singes de terre » (Frédéric Christol mentionne ce terme de singe appliqué aux Bushmen) ou encore « les œufs de poux[7]».

Parfois même, les sociétés doutent quand elles sont en contact avec d’autres sociétés inconnues : ainsi les Kanak de Nouvelle-Calédonie qui n’avaient jamais vu de Blancs passaient devant eux en les ignorant, pensant que c’étaient des fantômes, des non-humains donc, et comme ils n’avaient jamais vu ni vêtements ni chaussures, ceux-ci ont été logiquement baptisés des « peaux de dieux » ! On est donc toujours le sauvage ou le primitif de quelqu’un, parce qu’au fond, l’autre fait peur, et, au cours de l’histoire, la figure de cet autre a pu varier : le Noir (ou le jaune ou le « peau-rouge ») mais aussi la femme ou le fou[8].

Alors pour conjurer la peur, il faut montrer sa culture, ou plus exactement la supériorité qualitative de sa culture pour en faire un spectacle. Il faudrait, nous disent certaines voix qui semblent rencontrer beaucoup d’échos dans nos campagnes et nos villes, à nouveau porter le béret, remettre la baguette sous le bras, abandonner l’euro et revenir au franc (au nouveau franc, celui de Pinay), et instaurer de temps en temps des « apéros-saucissons » pour être sûrs que « certains » ne viendront pas ! Cette fois-ci, la mise en scène de la culture remplit une autre fonction : marquer les frontières, les identités, pour finalement être sûr de rejeter l’autre. Au risque de tomber dans le folklore qui est le cimetière de la culture, c'est-à-dire ses aspects extérieurs, ostensibles, mais qui ne sont plus vécus, de l’intérieur[9].

*

Je ferai deux remarques conclusives :

1) D’abord, il ne faudrait pas croire que le « spectacle de la culture » ait disparu. J’ai fait allusion à un certain parti politique qui voudrait mettre entre parenthèse l’interdépendance des nations, des sociétés et des cultures pour retourner aux bonnes vieilles soi-disant traditions d’antan. Mais cela est impossible, car depuis la Révolution industrielle, c'est-à-dire depuis deux siècles, nos sociétés sont jetées dans cette interdépendance des nations, dans la « modernité » qui est ce moment paradoxal où tout en accédant à l’autonomie - je deviens un citoyen à égalité avec les autres, dans une société ou les pouvoirs politiques/judiciaires/religieux sont séparés - je m’aperçois de ma dépendance vis-à-vis des autres.

La caractéristique de nos sociétés occidentales depuis deux siècles, c’est le changement culturel permanent. Le changement, c’est pas maintenant (!), c’est depuis 200 ans, c’est la norme ! D’où l’invention constante de traditions - que l’on fait passer pour anciennes - afin de ne pas être trop socialement déstabilisés.

Vous voulez des exemples : l’enterrement de vie de jeune fille, le baptême républicain, des mariages ou des funérailles « laïques » avec un maître de cérémonie, Halloween, le calendrier de l’Avent, le vin chaud, le marché de Noël et j’en oublie etc. Ces innovations - il y a parfois de quoi être perdu : « tout va trop vite » ! - sont en train de devenir des traditions (plus ou moins) parce qu’on a besoin de se raccrocher à des éléments du passé : le banquet républicain, la réunion de famille à l’occasion d’une fête… Bref, tout ce qui fait du lien social. Mais on a évidemment un peu changé le sens de ces événements, on les a réinterprétés pour mieux les faire correspondre à « la modernité ». Cependant tout ça reste de la mise en scène. Le vrai lien social, les vraies relations sont difficiles à cultiver parce qu’elles sont souvent cachées et non pas exhibées, et parce que nous le savons, il faut du temps pour construire des relations sérieuses entre hommes et femmes, dans la société entre groupes sociaux, entre États….

2) Comment dépasser les réflexes identitaires ? Hier, il était compliqué d’être français et protestant, il a fallu du temps, jusqu’à la guerre de 191, et l’action visible de plusieurs hommes politiques protestants pour que cela paraisse naturel ; aujourd’hui, c’est compliqué d’être français et musulman ou français et juif, ou c’est compliqué d’être Rom, d’être rejeté de Roumanie et de vivre en France… Comment faire pour retrouver de l’humain et de l’universel ?

Il n’y a hélas pas de recette miracle, mais sans doute des processus longs, parsemés d’obstacles - on peut diaboliser l’autre ou l’idolâtrer[10], c’est la même chose : on en fait un objet. Le « vivre ensemble » commence sans doute par une opération de dépouillement. Devant les peintures bushmen, il faut désapprendre ce que l’on nous a inculqués sur l’art, la proportion, la perspective, pour essayer d’entrer, de comprendre (de l’intérieur) sans vouloir expliquer (de l’extérieur).

Dans nos sociétés cloisonnées, hypermédiatisées, surdimensionnées (métropoles), peut-être faut-il privilégier des relations de proximité : le fameux voisin, dont on pourra découvrir qu’il n’est finalement pas si primitif que ça ! Parcourir avec lui les chemins universels de la vie humaine, naissance, conjugalité, mort, c'est-à-dire ne pas avoir peur d’inviter et de se faire inviter à ces occasions, provoquer des rencontres. On pourra peut-être de la sorte progresser dans la relation, passer de la superficialité à la profondeur.

Et bien sûr, l’un des moyens efficace et utile de provoquer ces rencontres passe par l’esthétique : je remercie les organisateurs de nous avoirs faits nous rencontrer, nous émouvoir ensemble, autour de ces bushmen « primitifs », nos contemporains. Merci.

 


[1] Edition électronique du 18/10/2014. http://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/0203868296661-lartiste-mccarthy-agresse-pour-sa-sculpture-ambigue-place-vendome-1054859.php

[2] Paul Tillich, « Aux frontières. Esquisse autobiographique (1936) », op. cit., p. 46.

[3] Allusion à l’ouvrage d’Alain Babadzan, Le spectacle de la culture, Paris, L’Harmattan 2006.

[4] Ce terme est souvent piégé. Voir Eric Hobsbawm and Terence Ranger, L’invention de La Tradition, Paris: Editions Amsterdam, 2012².

[5] Frédéric Christol, Vingt-Six Ans Au Sud de l’Afrique, Paris: SMEP, 1930, p. 72.

[6] Peuple bantou, auj. Ndébélé.

[7] Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, Paris: Gonthier, 1961, p. 21.

[8] Voir ici Frédéric Rognon, Les Primitifs, Nos Contemporains. Paris: Hatier, 1988.

[9] Que l’on pense au déclin, constant malgré de gros moyens financiers mis en œuvre, de la pratique de l’occitan.

[10] Le pays du sauvage est vu soit comme le Paradis sur terre, soit comme un enfer tropical.

 


 

 

Conférence par : G. Vidal (Pignan, 21 novembre 2014)


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